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Postscriptum n°7 - le théorême de l'entreprise féodale: hypothèses sur le principe d'irresponsabilité des dirigeants

Dans les chapitres précédents, nous avons décrit les symptômes qui caractérisent les projets pathologiques et nous avons analysé, dans l'addendum au site, les différences existantes entre l'Europe et les Etats Unis dans la conception des projets.
Il manque dans tout ceci une analyse sur les causes profondes de cette situation et sur les raisons du retard enregistré par l'Europe par rapport à d'autres contrées.
Nous allons essayer de formuler quelques hypothèses, en étant bien conscients qu'un examen exhaustif est impossible et qu'un approfondissement réel exigerait des moyens et des connaissances hors de notre portée.

Les rapports entre l'univers des dirigeants et le monde salarié : le modèle de l'entreprise féodale

L'Europe charrie derrière elle un passé qui, remontant au moyen âge et même avant, a laissé d'amples traces dans la vie quotidienne de notre temps. On peut dire que des résidus d'époques antérieures, préindustrielles, restent incrustés à la culture du vingtéunième siècle et se manifestent par un mépris diffus des classes “inférieures” : paysans dans un premier temps, ouvriers ensuite et petite bourgeoisie qui, elle, fournit la masse principale du travail subordonné aujourd'hui.

On dit que Wellington considérait comme de la “racaille” ses propres soldats, vainqueurs de l'armée de Napoléon. Cette tendance typique de l'aristocratie à mépriser ses propres serviteurs infecte aussi les classes dirigeantes de nos jours. Cette mentalité préindustrielle a été adoptée aussi par les cercles élitistes “progressistes”, à l'égard des classes exploitées du moment et en particulier de la petite bourgeoisie. Il existe une alliance idéologique de fait entre droite et gauche sur ce point, en dehors des slogans et des prétendues différences.

Dans les milieux “progressistes”, on a même la tendance typique des parvenus à “augmenter la dose”. Il n'est qu'à voir l'attitude des milieux progressistesà l'égard des petits actionnaires : l'ouvrier, considéré comme un travailleur par principe exploité sur son lieu de travail, devient un capitaliste indigne de protection, s'il lui prend la fantaisie de posséder des actions.

Sur notre continent, celui qui effectue un travail subordonné se trouve presque toujours en position de faiblesse face à sa hiérarchie. Qu'on le veuille ou non, la mentalité qui fait concevoir le travail subordonné comme un rapport entre le maître et le serf n'a pas disparu et ne présente aucun signe de faiblesse dans la conjoncture actuelle. Le travail est concédé presque comme un acte gracieux et aussi bien l'employeur que l'embauché cultivent l'idée que l'embauche contient une bonne dose d'arbitraire et de “bon vouloir du prince”.

Le marché du travail est affecté dans son ensemble d'une forte rigidité qui porte la masse des salariés à concevoir le licenciement ou la cessation d'activité de leur société comme un fait traumatique susceptible de déboucher sur une longue période de chômage, avec des conséquences catastrophiques pour la famille du salarié. Ce dernier se trouve donc en position de soumission.

Il n'a jamais été possible d'appliquer chez nous le slogan si fréquent aux Etats-Unis selon lequel il suffit de traverser la rue pour trouver un autre job. Plutôt que d'atteindre l'autre côté de la rue, on a plus de chances ici de se retrouver sous un pont et même si tel n'est pas le cas en pratique, le tout crée une peur diffuse qui hante en arrière plan l'esprit de bien des salariés.

De nos jours, la petite bourgeoisie (donnez lui le nom que vous voudrez si notre définition ne vous convient pas) fournit à nos entreprises la masse principale des techniciens, des ingénieurs et des salariés cadres. Il s'agit de personnes ayant un parcours scolaire globalement solide et aptes à concevoir, analyser, projeter et réaliser des projets.

Le problème central est que ces salariés, confrontés aux exigences de leur hiérarchie, n'ont aucun pouvoir ou en ont bien peu. Un chef atteint de crises pathologiques aigues pourrait guérir rapidement si ses subordonnés, une fois constatée la crise, le laissaient seul à fantasmer sur le “que ça saute”, pour se transférer dans une autre entreprise, ou pourquoi pas dans un autre département. Tel n'est pas le cas dans nos contrées où la règle implicite et intégrée, est qu'il est préférable de rester là où on est, même en cas de crises pathologiques paroxystiques de la hiérarchie.

Nous touchons là au noeud du problème : il n'existe chez nous aucun mécanisme de feedback ascendant du subordonné vers son supérieur. Dans nos industries et nos entreprises, on travaille en boucle ouverte.

On pourrait dire que presque toutes nos entreprises sont potentiellement susceptibles de manifester des processus pathologiques, typiques de ces systèmes qui, fonctionnant en boucle ouverte, sont condamnés à la dérive.

Si nous admettons ce théorème que nous pourrons définir le “théorème de l'entreprise féodale”, alors tout ce que nous avons écrit dans notre site n'apparaîtra finalement que comme une série de corollaires, nécessaires conséquences du théorème.

Certains pourraient objecter qu'il existe des organismes dont le rôle est de protéger, non seulement les hommes et les femmes effectuant un travail subordonné, mais aussi les intérêts du pays. Sur le papier, il s'agit des syndicats. Il n'en est rien dans les faits pour deux raisons de base :

  • d'abord, le mépris pour la petite bourgeoisie infecte profondément les syndicats et les motive peu à défendre les intérêts des membres de cette classe ;
  • ensuite, les syndicats ne sont pas préparés à aborder des problèmes qui, au-delà des horaires de travail, des questions de salaires ou de l'adéquation de la mission avec le diplôme, concernent l'utilisation rationnelle des capacités et des compétences des travailleurs.

En réalité, dans ce domaine, le travailleur est seul face à sa hiérarchie.

Intermède sur la responsabilité

On pourrait se demander si dans les siècles passés notre société fonctionnait aussi en boucle ouverte exemptant les dirigeants du trinôme action-récompense-sanction. La réponse est non.

Les dignes feudataires du moyen âge qui participaient à une bataille avaient pour habitude de payer de leur personne, comme on peut le constater dans les récits de la guerre de cent ans.

Jusqu'à une époque récente, le capitaine d'un navire de guerre coulait dans la plupart des cas avec son navire et très souvent dans le passé, lorsqu'un navire coulait le jour de son baptême, l'ingénieur concepteur se suicidait dans la foulée. L'amiral Persano, commandant la flotte italienne à Lissa fut traduit en justice et condamné par les chambres italiennes réunies.

Si l'on remonte encore dans le temps, Thucydide écrit que les commandants de la flotte athénienne, pourtant victorieuse de la flotte ennemie, furent traduits en justice pour n'avoir pas sauvé des marins tombés en mer au cours d'une tempête.

La jeunesse des sciences elle-même contribuait à sanctionner la légèreté des chefs. Les monarques des siècles passés jouissaient d'amples libertés dans le domaine des entreprises galantes ; mais quand on examine les portraits de François Premier et de Charles Quint, on comprend vite que les explorateurs de l'Amérique n'avaient pas rapporté que des dindons et des patates de leurs voyages. La Grande Vérole a emporté d'entières dynasties ; ce qui a d'ailleurs forcé bien des princes à adopter des moeurs plus chastes.

Notre époque n'a pas retenu cela de son passé : il règne aujourd'hui un climat d'irresponsabilité diffuse du haut jusqu'en bas de l'échelle sociale ; mais comme on dit, c'est de la tête que le poisson sent mauvais, et c'est vers le haut que notre regard doit se porter. En haut on se décharge de ses propres responsabilités sur ses subordonnés, la tête haute et sans frais ; en bas, on dépense temps et énergie à éviter d'être le prochain bouc émissaire de la farce, avec plus ou moins de dignité il est vrai. Ce n'est pas un hasard si dans nos contrées, le terme “responsable”, tombé en désuétude, s'est vu remplacé par le substantif bien plus approprié et ô combien significatif de “décisionnaire”.

Un des auteurs de ce site a eu l'honneur et l'avantage de connaître un haut dirigeant industriel affichant une bonne douzaine de faillites à son actif et qui continuait à percevoir de larges émoluments de la holding dont il faisait partie. Inutile de préciser que les salariés des sociétés coulées par ce digne personnage eurent un sort moins favorable de leur côté. Nous pouvons dire que nous sommes désormais dans l'ère de l'irresponsabilité.

Il serait illusoire de penser que la situation est meilleure dans ces services ou industries où les travailleurs jouissent d'un statut privilégié. Ces structures ressemblent plutôt aux corporations médiévales et le mécanisme du feedback y est maintenu artificiellement faible dans les deux sens, ce qui n'améliore en rien la situation. Même si l'étude de ce type de structures serait à notre avis très instructif, elle ne fait pas l'objet de notre analyse.

Quelles solutions ?

Si nous revenons maintenant à l'objet de notre site et nous occupons de l'état de la gestion des projets dans nos contrées, pouvons nous avancer des propositions d'améliorations ?

Il est très difficile d'imaginer quelle pourrait être la démarche susceptible de corriger la situation.
Il faudrait tout d'abord que la classe politique prenne conscience du problème et qu'enfin un travail puissant de recherche soit entrepris au niveau universitaire.

Il faudrait une vraie révolution dans la façon de concevoir les rapports de travail, une nouvelle éthique et au moins une possibilité de sanction (feedback) contre ces dirigeants qui peuvent s'amuser aujourd'hui librement et sans aucun risque pour eux à lancer et à mener des processus pathologiques ruineux.

Nous avons de sérieuses raisons de penser que ces réformes devraient s'étendre bien au-delà du domaine de la gestion de projet et conduire aussi à une évolution dans les rapports du citoyen avec la justice, l'administration et les puissances économiques, auxquelles il est parfois confronté et toujours dans des conditions d'infériorité (grande distribution, télécommunications, banques, etc...).

Il existe en principe dans nos contrées des organismes qui devraient protéger le citoyen pour ces problèmes « extra-professionnels » ; mais notre expérience nous conduit à penser que des systèmes d'interactions complexes entre ces puissances économiques et ces organismes font passer largement en arrière plan les intérêts du citoyen.

Ainsi une entreprise de grande distribution pourra-t-elle par exemple faire oublier les mauvaises affaires qu'elle inflige à ses clients par la sponsorisation de spectacles “culturels” ou d'actions “humanitaires” propres à impressionner et à orienter l'action d'organisations de défense, qui par nature “progressistes”, se trouvent psychologiquement paralysées par l'idée de devoir protéger un méprisable petit bourgeois au détriment de l'action humanitaire de la grande distribution

Conclusion

Compte tenu de la situation actuelle et des défis auxquels notre société se trouve confrontée, on peut légitimement craindre que notre continent ne dérive vers un processus de décadence irréversible, en l'absence de réformes radicales.

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